CREATION, PACKAGING ET MARKETING DES PATHOLOGIES PAR L’INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE

January 1, 2014

Questions à Mikkel BORCH-JACOBSEN
A l’occasion de la parution de son dernier ouvrage « Big Pharma »

 

 

 

 

 

 

 

Mikkel Borch-Jacobsen est docteur en philosophie et enseigne la littérature comparée à l’Université de Washington (Seattle, USA). Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire et l’anthropologie de la psychologie, de la psychiatrie et des pratiques pharmaceutiques. 

 

 

F.-A. R. : Dans votre livre « Big Pharma », vous utilisez largement le terme de « branding des maladies ». Pourriez-vous décrire et illustrer comment, selon vous, les laboratoires pharmaceutiques « créent » puis « lancent » des nouvelles maladies sur le marché ?

 

M. B.-J. : La création artificielle de maladies n’est qu’un sous-ensemble des techniques utilisées. D’abord il faut définir ce qu’est le condition branding. Condition, en anglais, est un terme ambigu qui peut signifier à la fois une maladie (comme dans heart condition, par exemple) mais aussi n’importe quel état corporel (un peu comme on dit en français que quelqu’un est en bonne ou mauvaise « condition » physique). C’est la raison pour laquelle les marketeurs de l’industrie pharmaceutique utilisent ce terme de condition plutôt que celui d’illness ; cela leur permet d’étendre subtilement la définition d’un état ou condition physique quelconque et de le redéfinir en en faisant une maladie. Quant au terme brand, il veut dire « marque ». Une fois une marque lancée sur le marché, on gère son « image de marque », c’est le branding.

 

Le condition branding signifie donc la gestion de l’image de marque d’un état physique. C’est une stratégie tout à fait délibérée, qui est maintenant enseignée dans certaines écoles de commerce comme l’INSEAD. Il y a plusieurs techniques de condition branding :

 

  • La première consiste à médicaliser ou à « pharmaciser » un état déplaisant mais qui n’était jusque-là pas considéré comme pathologique. La ménopause en est un exemple évident. Naguère, la ménopause n’était pas du tout considérée comme pathologique. On y voyait un phénomène appartenant à l’évolution biologique normale du corps féminin. Cependant, à partir des années 60, la ménopause a été pathologisée par certaines firmes pharmaceutiques, notamment la compagnie Wyeth, qui avaient produit des médicaments pour mieux en contrôler les symptômes. On a commencé à décrire la ménopause comme une condition comportant des risques d’accident cardiaque, d’ostéoporose, etc. – risques normaux, liés au vieillissement, mais dont on a gonflé artificiellement la gravité. Voilà donc un exemple simple de condition branding : on promeut une nouvelle maladie en disant : « ce qui était considéré comme normal est un fait un état pathologique qui doit impérativement être traité de façon médicamenteuse ».  Bref, on fait peur aux gens pour leur faire avaler des médicaments, tout en minimisant ou en cachant les risques présentés par les médicaments eux-mêmes (cela a été le cas, comme on sait, avec les traitements hormonaux de substitution utilisés pour réduire les symptômes désagréables de la ménopause).

 

  • Autre technique, vous pouvez soit étendre, soit redéfinir une condition pathologique déjà existante afin de capter plus de consommateurs. L’exemple le plus connu est celui de la dysfonction érectile, terme lancé par la compagnie Pfizer pour redéfinir ce qu’on appelait jusque-là « l’impuissance sexuelle masculine ». En redéfinissant cette impuissance en dysfonction érectile, on l’a d’une part médicalisée et on a diminué d’autre part la stigmatisation qui lui était attachée, en encourageant les gens à se faire prescrire du Viagra fabriqué par Pfizer. Tant mieux pour ceux qui souffraient d’impuissance, évidemment, mais le problème est que du coup tout fléchissement de la verge a été considéré comme une « dysfonction » requérant une intervention médicamenteuse. Le Viagra a introduit une nouvelle norme – l’érection durable « à la demande » – qui amène désormais des millions d’hommes à utiliser le Viagra pour optimiser leur performance sexuelle. On pourrait aussi mentionner la dépression. Jusque dans les années 60, ce trouble était considéré par les psychiatres comme relativement rare. Mais à partir du moment où l’on a introduit les médicaments antidépresseurs, il a été dans l’intérêt des firmes qui les produisaient d’étendre la définition de la dépression, en abaissant les critères d’inclusion et en transformant la tristesse normale en trouble gérable par le biais d’antidépresseurs. Cette médicalisation ou pharmacisation de la dépression a pris des proportions énormes à partir de la troisième génération d’antidépresseurs, à la fin des années 80. Le Prozac de la firme Eli Lilly a provoqué une véritable explosion de dépressions, en ce sens que de plus en plus de médecins (psychiatres mais aussi généralistes) ont appliqué ce diagnostic dans leur pratique, en prescrivant des antidépresseurs pour n’importe quel « coup de blues » provoqué par les aléas de la vie.  On pourrait dire la même chose du diagnostic de trouble bipolaire, qui tend à supplanter aujourd’hui celui de dépression. Alors que ce terme de trouble bipolaire correspondait initialement à la psychose maniaco-dépressive – une maladie mentale très grave et relativement rare –, on l’applique maintenant à toutes sortes de troubles de l’humeur, certains très mineurs. Derrière ce glissement conceptuel, il y a l’intense marketing de laboratoires désireux de reconfigurer le marché de la dépression au profit de médicaments dits « thymorégulateurs » qui sont en fait des antipsychotiques (neuroleptiques) de seconde génération. Vous voyez donc comment, dans tous ces cas, les marketeurs de l’industrie partent d’un trouble tout à fait réel pour en modifier la définition et étendre le marché de tel ou tel médicament

 

  • Enfin, il y a la véritable création de maladie.  On créé ex nihilo un trouble dont personne n’avait idée auparavant mais qui permet de créer une niche de marché pour une molécule quelconque. Un exemple très contemporain : le « désir sexuel hypoactif » féminin. Pfizer, comme je disais à l’instant, a réussi un énorme coup commercial en lançant le Viagra pour l’impuissance masculine.  L’idée a donc été de refaire le même coup avec un « Viagra rose » destiné aux femmes. Mais pour cela, il a fallu inventer un trouble sexuel qui puisse être géré, contrôlé par un médicament de ce type : c’est le « désir sexuel hypoactif »  qui affecte les femmes qui n’ont pas forcément envie d’avoir des rapports sexuels en permanence avec leur(s) partenaire(s). Pourquoi élever ce fléchissement ou désintérêt libidinal au statut de « dysfonction sexuelle », direz-vous ?  Eh bien parce que cela va favoriser la vente de médicaments censés libérer, débrider votre libido (l’un de ces médicaments a pour nom de marque « Lybrido », ça ne s’invente pas !). Pour l’instant, aucun de ces « Viagras roses » n’a encore reçu d’autorisation de mise sur le marché, mais cela ne saurait tarder. De plus en plus de femmes vont donc être amenées à prendre ce médicament, tout simplement pour booster leur libido et ajuster leur performance sexuelle sur celle de leur(s) partenaire(s) déjà gorgé(s) de Viagra.  Tout comme le Surmoi selon Lacan, Big Pharma dit aux femmes : « Jouis ! ».  Ce qui était affaire de désir et de plaisir fait désormais l’objet d’un impératif catégorique, médical. On ne parle plus d’aphrodisiaque, on prescrit un médicament censé traiter un « trouble ». Dans ce cas-ci, on a bel et bien affaire à une création artificielle de maladie.

 

F.-A. R. : Pouvez-vous nous expliquer en quoi la nouvelle catégorie de pensée « facteur de risque » contribue à la surmédicalisation de notre vie quotidienne ?

 

M. B.-J. : Cette notion de facteur de risque est au fondement de la médecine contemporaine et elle est LA raison principale de la surmédicalisation en général. Qu’est-ce qu’un facteur de risque ? Cela signifie que certaines personnes ont un risque plus élevé que d’autres de développer certaines maladies si elles ont un taux de cholestérol trop élevé, si elles font de l’hypertension, etc. Ce sont les compagnies d’assurances qui ont élaboré cette notion : un facteur de risque est un danger qu’on pense pouvoir calculer, contrôler, gérer de façon statistique. Cela a commencé dans les années 1920 aux Etats-Unis avec la compagnie d’assurances MetLife.  Sur la base de ses données, celle-ci a remarqué que plus les gens étaient hypertendus, plus ils avaient des risques de mourir tôt. La compagnie a donc augmenté les primes d’assurances pour les gens hypertendus. Cette notion de facteur de risque a ensuite été étendue à la médecine, au point de devenir tout à fait centrale.  De nos jours, on traite de moins en moins de maladies déclarées, avec des symptômes dont les gens se plaignent. On s’occupe surtout de facteurs de risque, c’est-à-dire de probabilités que les gens tombent malades au bout d’un temps x.  

En quoi cette notion favorise-t-elle la surmédicalisation ? C’est très simple. Prenons un exemple : une femme fait un test génétique pour savoir si elle est porteuse du gène BRCA2, qui augmente les risque de cancer du sein et des ovaires. Le test est positif, cela veut dire qu’elle a un risque accru de développer un cancer. Remarquez bien que cette femme n’est pas atteinte d’un cancer, elle a simplement une probabilité supérieure à la moyenne d’en développer un. Pour autant, on va immédiatement la considérer comme étant « à risque » et il lui sera proposé une multitude de traitements préventifs (mastectomie, ovariectomie, prise de tamoxifène, etc.). Or rien ne dit que cette femme développera jamais un cancer, même si la probabilité qu’elle le fasse est supérieure à la moyenne.  On en arrive ainsi à médicaliser une partie de la population qui ne souffre a priori de rien. On ne traite plus des malades, on gère un risque numérique, une probabilité statistique.

Et bien évidemment, plus on multiplie les facteurs de risque, plus on médicalise les gens.  C’est comme cela qu’en abaissant les seuils critiques du cholestérol, de l’hypertension, de l’ostéoporose, etc., on en arrive à inonder la population de traitements préventifs divers et variés. Par exemple, on va donner des statines à quasiment toutes les personnes de plus de 50 ans sous prétexte que leur taux de cholestérol est un peu trop élevé.  Est-ce que cela veut dire que ces gens sont malades ? Non, ils se portent aussi bien que vous et moi, mais ils présentent un facteur de risque. C’est ainsi qu’on aboutit à la surmédicalisation actuelle, laquelle a évidemment des conséquences économiques et sociétales très importantes (n’allez pas chercher ailleurs la raison du fameux « trou de la Sécu »). Ce phénomène s’observe surtout dans la médecine somatique, mais on le retrouve également en psychiatrie. Récemment, il a été envisagé notamment d’introduire le syndrome de risque schizophrénique dans le DSM-V.  Fort heureusement, cette proposition a été abandonnée.

La notion de facteur de risque est peut-être abstraite, mais les conséquences de son introduction en médecine sont très concrètes, car les traitements destinés à prévenir ces risques comportent eux-mêmes des risques. Prenez à nouveau par exemple les statines qu’on donne au gens pour faire baisser leur taux de cholestérol : elles provoquent des pertes musculaires qui peuvent être très graves, parfois mortelles ; elles augmentent aussi les risques de diabète. Autrement dit, vous abaissez les risques d’un côté et vous les augmentez de l’autre. On appelle cela la balance bénéfices/risques. C’est un calcul qui est fait constamment en médecine entre les risques de développer une pathologie x et les risques présentés par les médicaments censés prévenir ces premiers risques. Or il se trouve que ces calculs sont très souvent biaisés, car ils sont réalisés par des experts qui ont des liens étroits avec l’industrie pharmaceutique et qui ont donc toutes les raisons de faire pencher la balance du côté de cette dernière.  C’est ce qui explique l’avalanche de scandales sanitaires qu’on connaît depuis une vingtaine d’années à travers le monde. Tout ces scandales dont nous parlons dans Big Pharma partent de là : on exagère artificiellement tel ou tel facteur de risque pour étendre le marché d’un médicament tout en minimisant ou en cachant les risques présentés par ce dernier. C’est ce qui s’est passé avec le Mediator, c’est ce qui s’est passé avec le Vioxx, c’est ce qui s’est passé avec l’Avandia. Voilà où nous en sommes : on se précipite pour faire de la médecine préventive, tout le monde trouve cela génial, et puis on se retrouve avec des scandales sanitaires à répétition.

Cela m’amène à un autre thème, celui des risques écologiques présentés par les molécules produites par l’industrie pharmaceutique.  On n’en parle pratiquement jamais, alors que c’est l’éléphant dans la pièce. En médecine, on calcule tout le temps la balance bénéfices/risques des médicaments, mais on oublie systématiquement de prendre en compte leurs risques environnementaux. Or on sait maintenant que toutes ces molécules que nous ingérons ou que nous donnons au bétail sont ensuite excrétées et se retrouvent dans les cours d’eau, puis dans l’eau que nous buvons, dans les aliments que nous mangeons, etc. Les médicaments – notamment les hormones de synthèse, les antibiotiques et les antidépresseurs -- présentent de véritables risques environnementaux. Ce sont des perturbateurs écologiques, exactement comme les autres molécules synthétiques produites par l’industrie. Même cause, mêmes effets : dès lors que les médicaments sont produits et diffusés en masse, de façon industrielle, il est normal que ces molécules synthétiques affectent l’environnement, au même titre que le bisphénol A ou les pesticides.

 

F.-A. R. : Le dernier DSM vient de sortir, est ce que vous pouvez nous donner un exemple de « nouvelle pathologie mentale » qui aurait été, à votre sens, fabriquée et introduite dans cette classification, potentiellement du fait des lobbying pharmaceutiques, pour étendre le marché des psychopathologies ?

 

M. B.-J. : Je dirai d’abord qu’en psychiatrie, les pathologies mentales sont de toute façon toujours construites, co-construites par les médecins et leurs patients. Je préfère ce terme à celui de « fabrication », qui me semble trop fort. En psychiatrie, les limites entre les pathologies sont très floues et les psychiatres sont de ce fait en permanence en train de redécouper le paysage psychiatrique pour y voir plus clair.  De ce point de vue, les membres des commissions du DSM ne font que ce qu’ont toujours fait les psychiatres : ils essayent de définir les troubles psychiatriques et, ce faisant, ils redécoupent à chaque fois différemment la carte des troubles mentaux.

Vous me demandez s’il y a des troubles qui ont été expressément fabriqués pour servir les intérêts de l’industrie pharmaceutique. Là encore, il me semble qu’il faut nuancer, car il s’agit souvent d’une collaboration plutôt que d’une manipulation à sens unique par l’industrie pharmaceutique. Il se trouve que les intérêts disciplinaires, professionnels, des psychiatres convergent très souvent avec ceux des lobbies pharmaceutiques. Un psychiatre voudra toujours mettre son nom sur une nouvelle catégorie psychiatrique car c’est comme cela qu’on devient un « leader d’opinion » dans la discipline. Et bien évidemment, les laboratoires qui sont intéressés à développer telle ou telle pathologie feront tout pour l’aider financièrement. Il s’agit donc d’une convergence d’intérêts « gagnant-gagnant », plutôt que d’une corruption à proprement parler, même si dans certains cas on peut légitimement se poser la question. Dans Big Pharma, nous évoquons ainsi plusieurs psychiatres influents qui ont touché des sommes extrêmement importantes pour promouvoir l’agenda de tel ou tel laboratoire, comme Joseph Biederman, l’inventeur du trouble bipolaire infantile, ou encore Allen Frances, le coordinateur du DSM-IV (qui, maintenant qu’il est à la retraite, dénonce bruyamment l’influence des laboratoires sur la psychiatrie...)

Dans le cas du DSM-V, il est trop tôt pour dire si oui ou non telle ou telle innovation nosographique a été influencée par l’argent ou les intérêts des laboratoires.  Il faut du temps pour que ces manipulations en coulisse soient dévoilées par les journalistes ou les chercheurs. Par contre, pour ce qui est du DSM-IV on peut donner un exemple très précis de promotion d’une nouvelle catégorie psychiatrique influencée par les laboratoires pharmaceutiques.  Je veux parler du « trouble dysphorique prémenstruel ». De quoi s’agit-il ? Tout simplement du syndrome prémenstruel des femmes, qui a été redéfini comme un « trouble » (disorder) en bonne et due forme et obligeamment intégré à la nosographie du DSM-IV par une commission d’experts dont 83% des membres avaient des liens avec l’industrie pharmaceutique et notamment avec la compagnie Eli Lilly.  Or, il se trouve qu’Eli Lilly venait justement de recycler la fluoxétine (la molécule du Prozac, qui était arrivée en bout de brevet) sous le nom de marque Sarafem, médicament censé traiter – tiens, tiens – le trouble dysphorique prémenstruel ! Il est clair que dans ce cas précis, la promotion du nouveau « trouble » a servi très directement les intérêts de la compagnie Eli Lilly. Est-ce à dire que les membres de la commission qui ont pris cette décision étaient corrompus ? Je ne peux pas me mettre dans leur tête et je m’abstiendrai donc de tout jugement. En étant charitable, on peut se dire qu’ils étaient sincèrement persuadés de faire avancer leur discipline. Il reste que l’avancement de la science a coïncidé, ici comme ailleurs, avec le marketing d’un laboratoire, ce qui est quand même très troublant.

Donc oui, il y a des cas où des troubles psychiatriques ont été introduits dans le DSM pour des raisons clairement commerciales. Ce que je viens de dire à propos du trouble dysphorique prémenstruel, je pourrais le répéter différemment à propos de la dépression et du trouble bipolaire, constamment redéfinis dans les éditions successives du DSM pour inclure toujours plus de « clients », c’est-à-dire toujours plus de consommateurs d’antidépresseurs et d’antipsychotiques.

 

F.-A. R. : Et êtes-vous d’accord pour dire que le DSM contribue majoritairement à la surmédicalisation de l’être humain ?  

 

M. B.-J. : Oui. Il est tout à fait clair que le DSM participe de cette surmédicalisation, plus exactement de cette « sur-psychiatrisation ». C’est d’ailleurs le reproche qu’on fait partout au DSM. Cette constante redéfinition des troubles psychiatriques aboutit à une extension indue de la psychiatrie à des secteurs de la vie courante qui n’étaient jusque-là pas du tout considérés comme relevant de la psychiatrie – la tristesse, le deuil, l’hyperactivité infantile, la gourmandise excessive, etc. Cela étant dit, est-ce le DSM qui en est la cause principale ? Oui, actuellement. Mais l’extension de catégories psychiatriques à la vie courante, ce qu’on pourrait appeler la « psychopathologisation de la vie quotidienne » n’a pas commencé avec le DSM. Le DSM n’a fait que continuer à sa manière une tendance qui date du tournant du 20ème siècle, avec l’émergence de la psychothérapie et notamment de la psychanalyse. À l’époque, on a assisté à une pathologisation de toutes sortes de problèmes qui ne relevaient pas, jusque-là, d’une prise en charge médicale, « thérapeutique » : deuils (déjà !), échecs, événements traumatiques, sexualité, relations conjugales, difficultés professionnelles, conflits familiaux, troubles de la conduite. La psychanalyse a été, de ce point de vue, un moteur essentiel de cette psychopathologisation de la vie quotidienne. N’oublions pas que Freud a érigé en doctrine l’absence de frontières entre normalité et névrose, voire psychose : les mécanismes à l’oeuvre ici et là étaient pour lui fondamentalement les mêmes. Dans l’esprit de Bob Spitzer et de ses collaborateurs, le DSM-III était justement destiné à résoudre les problèmes posés par l’approche psychanalytique, car celle-ci ne permettait pas de faire des diagnostics spécifiques. Toutefois, le DSM-III et les versions suivantes du manuel n’ont aucunement mis un point d’arrêt à la psychopathologisation de la vie quotidienne. Elle l’ont en fait purement et simplement entérinée, en la formalisant à l’aide des fameux « critères opérationnels ». Rétrospectivement, il est clair que toutes sortes de troubles on été intégrés au DSM-III sous la pression de chapelles psychiatriques, d’obédience psychanalytique ou non, dont c’était le pré carré.

Prenez le trouble du stress post-traumatique. Il n’y avait aucune raison d’en faire une entité spécifique, car les symptômes entraient tout naturellement dans la catégorie de l’anxiété généralisée, mais il a fallu satisfaire le lobby des vétérans du Vietnam et leurs thérapeutes. On pourrait dire la même chose du trouble de la personnalité multiple.  Celui-ci relevait de toute évidence de ce qu’on appelait naguère l’hystérie, mais on en a fait un trouble spécifique avec des critères opérationnels bien définis, tout cela à cause de l’intense lobbying de psychiatres et de psychanalystes spécialisés dans le traitement de ce syndrome. Il est vrai que dans le cas de l’homosexualité, ce type de lobbying très politique a abouti à une dépathologisation, puisque les commissions préparatoires du DSM-III ont déclaré, contre l’opposition des psychiatres d’orientation psychanalytique, que l’homosexualité n’est pas une maladie mentale.  Mais c’est une exception.  D’une façon générale, le DSM-III n’a fait qu’entériner et prolonger une extension du domaine psychiatrique qui avait commencé bien avant. Cela dit, il y a maintenant toute l’énorme machine de l’industrie pharmaceutique qui alimente et accélère ce processus de psychopathologisation sans rivages. Il est dans l’intérêt de l’industrie pharmaceutique que nous nous considérions tous comme malades et le DSM est devenu pour elle un merveilleux moyen de nous en convaincre. À l’époque de la psychothérapie, la psychopathologisation de la vie quotidienne était un processus artisanal, qui s’effectuait au cas par cas dans le cabinet du thérapeute.  Avec le DSM, c’est devenu un processus industriel, verticalement intégré à la production non moins industrielle de médicaments psychotropes.

 

F.-A. R. : Vous soulevez un point intéressant, celui des associations de patients. Le système américain fait que si un trouble ne relève pas du DSM, le patient n’est pas remboursé pour ses soins…

 

M. B.-J. : Oui bien sûr, c’est la raison pour laquelle le DSM est devenu si incontournable. Comme il s’agit du manuel diagnostique officiel de l’Association Psychiatrique Américaine, il est utilisé par les tiers payants pour définir les critères de remboursement. Autrement dit, si un psychiatre ne définit pas le trouble de son patient en fonction des critères diagnostiques du DSM, le patient ne pourra pas se faire rembourser ou bénéficier d’une aide institutionnelle.  Le psychiatre fera donc toujours un diagnostic basé sur les critères opérationnels du DSM, ce qui exclut d’entrée de jeu une approche psychanalytique et favorise par contre une approche pharmacologique (pour tel trouble, prenez telle molécule). Les associations de patients, de même, militeront pour l’application systématique des critères du DSM. Ainsi, pour des raisons purement économiques, le système s’étend et devient proprement irrésistible. On ne peut pas résister au DSM.

 

F.-A. R. : Le bilan dressé par Big Pharma est assez sombre, il donne à voir un système corrompu, avec des scandales sanitaires qui se multiplient de plus en plus, etc.… Qu’elles seraient les pistes pour assainir ce système ?

 

M. B.-J. : L’industrie pharmaceutique est devenue une énorme puissance financière et industrielle, de sorte qu’on voit mal comment on pourrait la réguler sans une volonté politique sans faille. Le problème posé par l’industrie pharmaceutique est le même que celui posé par le système bancaire et financier. Il y a tellement d’intérêts en jeu qu’on n’arrive pas à arrêter ce monstre, cette hydre. Vous coupez une tête d’un côté, il en repousse deux de l’autre.

Que faire pour que ça change ? Il y a une chose qui me semble assez claire, c’est que tout l’empire commercial et industriel de Big Pharma repose en dernière instance sur le système des brevets. Ce système veut qu’on accorde aux laboratoires le monopole sur une molécule pendant une vingtaine d’années, en contrepartie des frais engagés par eux pour la recherche et le développement (la R&D, comme on dit dans le milieu). Or ce système est complètement perverti. Bien sûr, on pourrait penser que cela fait sens de récompenser les compagnies si elles dépensent beaucoup d’argent pour faire de la recherche, car elles ne le feraient pas s’il n’y avait pas la carotte du brevet. Mais dans les faits, comme nous le montrons dans Big Pharma, cela ne favorise aucunement la recherche. Au contraire, cela favorise la formation de véritables cartels industriels qui peuvent se permettre, parce qu’ils ont le monopole, de manipuler les prix des médicaments de façon absolument arbitraire. La façon dont la recherche pharmaceutique est menée actuellement repose entièrement sur la nécessité pour les laboratoires de rentabiliser au maximum leurs molécules dans la limite de la durée des brevets.  C’est le problème fondamental de l’industrie pharmaceutique, car son modèle économique la pousse à négliger la recherche fondamentale au profit de la rentabilité à court terme. D’où la mise sur le marché de médicaments qui se copient les uns les autres sans apporter de véritable innovation. Autrement dit, le système des brevets repose sur un marché de dupes, car la société y perd au change. L’industrie pharmaceutique ne sert pas le bien public, elle ne sert qu’elle-même.

La première chose à faire serait donc de revoir complètement ce système, qui d’ailleurs n’a pas toujours existé.  C’est un système relativement récent, qui jusqu’aux années 60 n’était pas très répandu dans le monde, à l’exception notable des États-Unis. Maintenant c’est une autre affaire, bien sûr, car le système est devenu mondial du fait d’accords internationaux signés par les pays membres de l’OMC.  Depuis le milieu des années 90, les brevets sont internationaux et les compagnies ont donc des monopoles planétaires.  Cela rend d’autant plus difficile toute réforme du système, qui tend à échapper aux gouvernements nationaux.

L’autre chose qu’il faudrait impérativement réguler est le rapport entre la recherche pharmaceutique et l’industrie pharmaceutique. De nos jours, 90% de la recherche dans le monde est financée par l’industrie, ce qui veut dire que cette recherche va toujours dans le sens des intérêts des laboratoires. Il en résulte toutes sortes de conflits d’intérêts et une corruption endémique, systémique, de la recherche par l’argent de l’industrie. Idéalement, la chose à faire serait donc de sevrer la recherche biomédicale de l’argent de l’industrie et de la financer sur fonds publics. Je dis « idéalement » parce qu’il s’agit là d’une utopie. Partout dans notre monde libéral avancé, les gouvernements se sont défaussés sur l’industrie et lui ont sous-traité la recherche. On voit donc mal ces mêmes gouvernements décider de financer intégralement la recherche médicale, car ils ne sont que trop contents que ce soit l’industrie pharmaceutique qui s’en charge.

Le problème est que cela coûte énormément à la société. C’est un très mauvais calcul, car ce que les gouvernements gagnent en sous-traitant la recherche à l’industrie, ils le perdent au niveau de leurs systèmes de santé. Pourquoi en effet ces systèmes sont-ils partout déficitaires et en crise, que ce soit en Europe ou aux États-Unis ? C’est parce que les prix des médicaments sont absolument aberrants et ne correspondent pas à la réalité. Plus fondamentalement encore, c’est parce que la surmédicalisation est alimentée par la recherche médicale, laquelle est elle-même alimentée (littéralement !) par l’industrie pharmaceutique. Tout cela a un coût sociétal énorme, tandis que l’industrie pharmaceutique, elle, fait des profits faramineux qui vont

 

directement dans le système financier. C’est donc tout cela qu’il faudrait revoir.  Mais cela demanderait – cela demandera, car il faudra bien s’y résoudre un jour – une véritable révolution.

 

Interview finalisée par F.-A. RAY,

janvier 2014.




 

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