La sérotonine et la dépression : Construction marketing d'une fausse croyance thérapeutique

May 13, 2015

 

 

Questions à David Healy

A l’occasion de la parution de son article

« Serotonin and depression : The marketing of a myth »

 

 

David Healy est psychiatre, psychopharmacologue et chercheur de renommée internationale. Professeur de psychiatrie à l’université de Wales, il est également ancien secrétaire de l'Association Britannique de Psychopharmacologie. Auteur de nombreuses publications, son dernier ouvrage « Pharmageddon » dénonce les agissements de certains lobbies pharmaceutiques américains au détriment, le mot est faible, de la santé publique. Ses principaux domaines de recherche concernent les essais cliniques en psychopharmacologie, l'histoire de la psychopharmacologie et l'impact des psychotropes sur notre culture.

 

​​E. Gilliot : Vous venez de publier un article intitulé « Sérotonine et dépression : le marketing d’un mythe ». Vous y décrivez le « mythe de la sérotonine », qui donne à penser la dépression comme étant le résultat d’un a trop faible niveau sérotoninergique. Vous dénoncez alors l’utilisation commerciale, et prétendument thérapeutique, de ce mythe via la prescription de molécules supposées traiter le trouble dépressif par augmentation du taux de ce neurotransmetteur. Nous tentons ici de mieux comprendre avec vous comment ce mythe a été fabriqué, alors qu’il n’a aucun fondement scientifique attesté.

 

E. Gilliot : Durant les années 1980, les laboratoires pharmaceutiques disposaient de molécules permettant de modifier le taux de sérotonine et ne savaient pas encore, à l’époque, exactement à quoi les appliquer. Quel « story telling » leur a permis de construire l’idée d’une indication thérapeutique de ces molécules pour la lutte contre certaines formes de dépression ?

 

D. Healy : Un mythe peut être de forme bénigne ou maligne. La forme bénigne nous aide à regarder l'inconnu. Les mythes des dieux peuvent nous être utiles de cette façon. La forme maligne nous empêche de regarder le présent.

 

Dans le cas d'un mythe relatif aux soins de santé, tel que la théorie masturbatoire de la folie qui est presque un mythe identique à celui de la sérotonine et de la dépression, il faut se demander quels intérêts sont servis.

 

Le mythe de la sérotonine a pris forme à partir des conclusions acceptées que des pathologies comme la maladie de Parkinson ou la phénylcétonurie impliquent des carences qui pourraient être traitées par des traitements de substitution. Le mythe de la sérotonine fût construit sur ce socle, via une analogie avec la dépression, mais contrairement à premières ces pathologies, il n'y pas eu la moindre preuve empirique à l'appui …

 

Dans les années 1990, lorsque le groupe de médicaments « ISRS » (Inhibiteur Sélectif de recapture de la Sérotonine) a été commercialisé, il était pourtant connu depuis vingt ans que ces idées ne sont pas seulement mythiques mais résolument incorrectes. Les sociétés pharmaceutiques qui commercialisent ces psychotropes utilisent délibérément ce mythe, dans l’idée que très peu de médecins et de patients comprennent suffisamment les neurosciences pour être en mesure de le contester. A  des fins marketing, ce mythe fût même érigé avec une dimension morale : le « devoir » des médecins comme des patients de « corriger » ce qui est « biologiquement anormal ».

 

E. Gilliot : Le biais de corrélation illusoire consiste à indument croire que parce que deux phénomènes sont (statistiquement) liés, alors l’un est la cause de l’autre. Comment est-on passé de l’idée (non fondée scientifiquement) que faible niveau de sérotonine et dépression seraient liés, au mythe qu’augmenter la sérotonine provoquerait une diminution de la dépression ?

 

D. Healy : L'idée que les antidépresseurs augmentent la sérotonine a été basée sur les premières observations faites sur ces médicaments en 1961. C’était, à l’époque, une idée plausible. Mais depuis des décennies, il est devenu clair que nous ne savons pas en fait ce que les antidépresseurs « ISRS » produisent sur le système de la sérotonine. Il n’y a non plus aucune raison attestée, depuis les années 1960 jusqu’à maintenant, pour prétendre que l'augmentation de la sérotonine provoquerait une réduction du trouble dépressif.

 

E. Gilliot : Le biais de confirmation d’hypothèse est le fait d’artificiellement focaliser son attention sur les seuls « faits » qui confirment ses conceptions et d’« ignorer » (voire dénier) ceux qui les remettent en cause. La recherche scientifique sur le prétendu effet positif d’une augmentation du niveau de sérotonine sur la dépression a t-elle été victime d’un tel biais ? N’y a t-il pas des données de la recherche scientifique qui sont « ignorées » ou non-utilisées parce qu’elles ne sont pas en phase avec la croyance actuelle relative à l’effet de la sérotonine ?

 

D. Healy : Si il y avait au moins eu des faits qui soutenaient cette idée, un tel biais de confirmation d’hypothèse aurait pu être invoqué. Mais il n’y a pas eu, à nouveau, de données empiriques appuyant cette idée. Il s’agit bien d’un mythe qui fût érigé sans qu’aucune preuve factuelle ne le soutienne. La puissance du marketing des laboratoires pharmaceutiques a de plus, effectivement, fait en sorte que beaucoup d'observations incompatibles avec le mythe de la sérotonine soient mises à l’écart.  

 

Interview réalisée par E. Gilliot,

Mai 2015.




 

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