Epistemologie de la psychanalyse - Partie 2 L'hypnose & le développement historique de la psychanalyse

 

Questions à Mikkel Borch-Jacobsen

A l'occasion de la sortie de son ouvrage : 

Sigmund Freud, L'hypnose : Textes 1886 - 1893 (L'Iconoclaste, 2015)

 

kkel Borch-Jacobsen est docteur en philosophie et enseigne la littérature comparée à l’Université de Washington (Seattle, USA). Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire et l’anthropologie de la psychologie, de la psychiatrie et des pratiques ​ pharmaceutiques.

 

 

 

 

 

 

Chrysippe : Quel impact les travaux de Charcot sur l’hypnose et l’hystérie ont-ils eu sur l’élaboration de la démarche psychanalytique par Freud ?  

 

Mikkel Borch-Jacobsen : 

Un impact décisif, formateur. On a toujours su que les travaux de Charcot sur l’hypnose et l'hystérie post-traumatique avaient été importants pour Freud, mais je crois qu'on ne s'est pas encore rendu compte à quel point cela a été capital pour sa pensée. C'est vraiment le point de départ de la théorie psychanalytique. 

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’indiquer, la théorie de l'« hystérie traumatique » de Charcot postulait qu'il y a une idée (une « représentation », dirait Freud) qui s’est incrustée dans une partie inconsciente du psychisme et qui produit des effets somatiques à un niveau conscient. Ce que Freud a trouvé là, c’est donc la notion tout à fait essentielle d’une représentation inconsciente produisant des effets pathogènes ​​dans le conscient.

 

Bien évidemment, sa pensée sur ce point évoluera par la suite. À partir de 1892-1893, il avance que cette représentation ou « réminiscence » pathogène n'est pas simplement dissociée sous l'effet d'un choc, mais « réprimée », « refoulée » du fait de son caractère inacceptable pour le moi conscient.  Dans un premier temps, il pense que cette idée inacceptable est le souvenir d'un traumatisme sexuel réel – c’est la fameuse « théorie de la séduction », qu’il défend durant les années 1896-1897. Puis il abandonne cette conception et décide de voir dans les souvenirs d’attentats incestueux ou pervers qu’il obtient de ses patients des fantasmes exprimant un désir inconscient. Mais quels que soient les remaniements théoriques successifs, Freud continue de penser que les symptômes hystériques et plus largement névrotiques sont dus à des représentations (des idées) inconscientes, dissociées de la conscience. Sur ce point tout à fait fondamental, il y a continuité parfaite entre la théorie charcotienne de l’hystérie traumatique et la psychanalyse de la maturité. 

 

On pourrait en dire autant de son abandon de l’hypnose au profit de l’association libre.  Au départ, Freud pense qu’il dispose grâce à l’hypnose d’un moyen privilégié d’accès à l’idée dissociée-inconsciente, idée qu’il pourra alors « dé-suggérer », conformément à sa conception encore très charcotienne, « machiniste », du psychisme. Charcot, au demeurant, l’encourage dans cette voie, ainsi qu’on le sait par une lettre qu’il lui adresse en 1888. Plus tard, lorsqu’il constate qu’il n’obtient pas de résultats satisfaisants avec l’hypnose, Freud s'oriente vers l’association libre et la remémoration consciente de l’idée inconsciente-refoulée, initiant ainsi la psychanalyse proprement dite. Mais outre que cette évolution « technique » s’est faite très progressivement, de l’automne 1892 à la fin des années 1890, on voit bien que l’objectif reste toujours le même : désamorcer le pouvoir pathogène d’idées inconscientes. C’est ainsi que Freud distinguera toujours son « traitement causal » des autres psychothérapies, accusées d’être purement symptomatiques et de ne pas s’attaquer à la racine de la névrose.

 

Chrysippe : Dans cette pratique initiale de l’hypnose par Freud, ne retrouve t-on pas l'idée qu'il faut soigner le patient malgré lui, autrement dit l’idée d’une « intervention magique » du thérapeute ? N'y a-t-il pas là une dépossession du pouvoir d'auto-guérison, de la capacité à travailler sur soi et d’être acteur de son évolution ? Si oui, est-ce selon vous spécifique à Freud ou à son époque ? 

 

M. B.-J. : Freud a toujours prétendu, tout comme Lacan et d'innombrables autres psychanalystes, que la psychanalyse, contrairement à l'hypnose, n'impose rien au patient. C’est le fameux contraste entre les psychothérapies de type hypnotique ou suggestif, qui procèdent per via di porre, en surimposant quelque chose, et la psychanalyse, qui procède per via di levare, en enlevant les obstacles qui s’opposent à la libre expression du refoulé.


Il est vrai qu’initialement, la méthode hypnothérapique de Freud était très autoritaire et directive. Il n'était absolument pas question de demander son avis à une hystérique, théorisée au fond comme un automate psychique. Par contre, à partir du moment où Freud s’est orienté vers l’association libre et la remémoration consciente du refoulé, il a invité ses patients à faire un travail réflexif sur eux-mêmes. On ne peut donc pas nier que le divan freudien accorde une plus grande autonomie au patient. Toutefois, pour prolonger votre question, il me semble que le dispositif psychanalytique demeure malgré tout extraordinairement directif, dans la mesure où le psychanalyste, in fine, est le seul à vraiment savoir ce qui se passe dans la tête du patient. Non seulement le patient ne connaît pas la cause de ses symptômes, mais il lui est par hypothèse impossible d’en rien savoir par lui-même, du fait du refoulement. C’est toujours la même théorie héritée de Charcot : le patient est mû par des idées inconscientes. Certes, le psychanalyste n’hypnotise plus le patient pour accéder à son inconscient, il n’en reste pas moins qu’il continue à être le seul à en avoir la clé, grâce à la théorie psychanalytique. Il sait ce que le patient ne sait pas et son travail consiste essentiellement à lutter contre les « résistances » que le patient oppose à ses interprétations et constructions. Rien n’est plus étranger à la théorie psychanalytique que l’idée que le patient puisse se guérir par lui-même, en comptant sur ses propres ressources.


C’est ce qui explique que la pratique de Freud soit restée extraordinairement directive, malgré ce qu’il en dit lui-même dans ses écrits. Tous les témoignages concordent à ce sujet. Une fois qu’il avait fait une interprétation, il s’y tenait et supportait très mal que le patient ne l’accepte pas. Lorsque le patient résistait trop, Freud mettait fin au traitement. C’est ce qui s’est passé par exemple avec Clarence Oberndorf ou encore avec Bruno Veneziani, le beau-frère d’Italo Svevo. Dans d’autres cas, Freud allait même jusqu’à interdire aux patients de se masturber, de se marier, d’avoir des enfants. Ou bien au contraire il les obligeait à se marier, à divorcer, etc.

Le témoignage de Raymond de Saussure est particulièrement intéressant à cet égard, car il connaissait très bien les théories hypnotiques, auxquelles il s’intéressait en tant que historien de la psychologie. Dans un article où il revenait sur l’analyse qu’il avait faite avec Freud, il raconte que ce dernier était un piètre « technicien de la psychanalyse ». Freud, dit-il, avait trop longtemps pratiqué la suggestion pour ne pas en avoir gardé les réflexes. Lorsqu’il pensait détenir une vérité, il voulait tout de suite en convaincre le patient, sans attendre que ce dernier y arrive par lui-même. Selon de Saussure, « il parlait trop » et ce n’était pas bon pour le traitement.

 

Chrysippe : La pratique par Freud de l’hypnose est essentiellement une thérapie du psychisme et non du corps. En quoi cette délimitation à la seule sphère psychique est-elle différente des approches des grands noms, contemporains de Freud, de la pratique hypnotique ? 

 

M. B.-J. : Lisez les ouvrages de Bernheim et de Liébeault, ou encore celui de Daniel Hack Tuke, qui est le premier à lancer le terme de « psychothérapie » en 1872, vous verrez qu’ils s’intéressent avant tout à l’ « influence de l’esprit sur le corps » (c’était le titre du livre de Hack Tuke). Ils utilisent l’hypnose et la suggestion (Hack Tuke parle plutôt d’ « imagination ») pour traiter des maux organiques de toutes sortes, pour lesquels ils obtiennent d’ailleurs des résultats tout à fait étonnants : rhumatismes, céphalées, troubles menstruels, sciatiques, coliques, névralgies, etc.  L’hypnose est pour eux une pratique médicale, qui s’adresse à des troubles non pas psychiques mais somatiques.


La « psychothérapie » dont ils parlent n'était donc pas du tout une psychothérapie au sens où nous l'entendons aujourd’hui. Parce que nous venons après Freud, nous pensons spontanément que la psychothérapie est une thérapie qui utilise des moyens psychiques pour guérir des troubles eux-mêmes psychiques. Or ce n’était pas du tout le cas chez Bernheim ou Liébeault, ni a fortiori chez les mesmériens qui les précédaient. Pour tous ces gens, l’hypnose est une psychosomatique – Bernheim disait une « psychobiologie ». C’est très clair chez Liébeault, par exemple, pour qui l’état hypnotique est un état proche du sommeil qui permet d’agir directement sur le corps, par « suggestion ».


C’est là quelque chose qui a été complètement perdu depuis Freud, et à cause de lui. À force de creuser l’idée charcotienne d’une étiologie psychique des symptômes somatiques de l’hystérie, Freud a développé une « psycho-analyse » qui s'adresse exclusivement à l'esprit et non plus au corps. Du fait de l’énorme influence de la psychanalyse au XXe siècle, nous avons oublié la « psychobiologie » des pionniers de la psychothérapie, qui circulaient allègrement entre l’esprit et le corps, en traitant les deux à la fois, et l’un par l’autre. Il me semble que c’est cette ancienne pratique psychosomatique qui revient de nos jours avec l'hypnose médicale, telle qu’elle se pratique de plus en plus dans les hôpitaux, ou encore avec la méditation de pleine conscience, qui est un « état modifié de la conscience » qui s'adresse aussi à une dimension corporelle.

 

 

​​Chrysippe : Changeons de registre, si vous le voulez bien. On sait que Léon Chertok, psychanalyste contemporain et très grand nom français de l’hypno-analyse (hypnose psychanalytique), a été largement contesté pour son manque d’orthodoxie par nombre d’« autorités » psychanalytiques. On sait également que la psychanalyse a été créée à partir du moment où Freud a déclaré que derrière la suggestion hypnotique, il y avait en fait quelque chose de plus profond et de plus important, le « transfert ». Peut-on penser que revenir à la pratique hypno-analytique pouvait être vécu comme une menace par la psychanalyse « canonique » ? 

 

M. B.-J. : Oui, cela a été vécu comme une menace dès le départ. Freud a toujours déclaré que la psychanalyse n'avait rien à voir avec l'hypnose, ni surtout avec la suggestion hypnotique. Il disait que toutes les autres psychothérapies étaient basées sur la suggestion, tandis que la sienne était fondé sur l’analyse (c’est-à-dire la dissolution) du transfert. 
 

Chrysippe : Ce positionnement historique ressemble à ce qui se passe dans le discours actuel de la psychanalyse, qui affirme régulièrement que toutes les autres formes de psychothérapies ne font que réprimer les symptômes alors que la psychanalyse, elle, agit sur les « vraies causes ».

M. B.-J. : Ce discours a clairement été mis en place par Freud lui-même. Dès 1888, dans la préface à sa traduction de l’ouvrage de Bernheim sur la suggestion, il explique que Bernheim ne s'occupe que des symptômes, alors qu’il existe une autre thérapie qui, elle, est causale et se concentre sur les idées traumatiques qui sont à l’origine des symptômes. En 1905, il affirme que la suggestion ajoute des choses au symptôme, un peu comme un emplâtre ou un pansement, alors que la psychanalyste enlève, extirpe, va au fond des choses. C'est l'opposition bien connue entre les thérapies dites superficielles, qui « suggèrent des choses », et la psychanalyse, qui « accède à la cause du mal ». C’est d’ailleurs ce qui a déclenché les grandes controverses autour de la psychanalyse dans les années 1905-1914, car les collègues de Freud ont bien sûr immédiatement contesté que la psychanalyse soit moins « suggestive » que leurs psychothérapies à eux.

C’est ce contexte polémique qui explique que Freud ait tellement insisté sur la coupure entre la psychanalyse et l’hypnose. Derrière l’hypnose, il y avait la suggestion et le danger que la « différence » freudienne se révèle artificielle. Freud a donc été sur la défensive dès le départ sur cette question de l’hypnose et de la suggestion. Voilà pourquoi l’hypnose est un sujet tabou pour les psychanalystes. On ne peut pas faire de l'hypnose en tant que psychanalyste, c'est interdit. Il y va de l’identité disciplinaire, institutionnelle, de la psychanalyse.

Au niveau théorique, les choses sont beaucoup moins claires. En effet, Freud n’a pas cessé d’être hanté par cette question de la suggestion. Dans les Leçons d’introduction à la psychanalyse de 1917, par exemple, il reconnaît explicitement que le phénomène du « transfert » n'est finalement rien d'autre que ce que Bernheim appelait « suggestibilité ». Mais c’est pour ajouter immédiatement que ce qui différencie la psychanalyse des autres thérapies, c’est que celles-ci fonctionnent « avec » le transfert et la suggestion, alors que la psychanalyse démonte ce transfert et tente de le « dissoudre ». Autrement dit, le transfert et derrière lui l’hypnose et la suggestion sont ce qu’il faut combattre. Ils représentent une menace intérieure à la psychanalyse, une tentation contre laquelle il lui faut constamment résister. D’où le rejet, parfois très violent, dont l’hypnose a fait l’objet de la part des psychanalystes. Léon  Chertok, que vous évoquiez à l’instant, en a effectivement fait les frais. Ce n’est pas pour rien que l’autobiographie qu’il a écrite avec Isabelle Stengers et Didier Gille s’intitule Mémoires d’un hérétique.

Chrysippe : Diriez-vous, in fine, que la psychanalyse est une forme particulière d'hypnose ?

 

Mikkel Borch-Jacobsen : Tout dépend de qu’on appelle hypnose. Si l’on entend par hypnose un état modifié de conscience profond durant lequel la personne est dissociée et ne fonctionne pas comme à l'ordinaire, il est évident que la psychanalyse n'est pas cela, n'est plus cela. Cette hypnose-là a été mise de côté au profit de la méthode des associations libres. En revanche, si par hypnose on entend une influence psychique exercée auprès du patient, alors oui, la psychanalyse est de l’hypnose, tout comme n’importe quelle intervention thérapeutique. Je vais peut-être vous étonner, mais je ne pense pas pour ma part qu’il faille diluer le concept d’hypnose dans la notion d’influence psychique. À mon sens,  le terme d' hypnose doit être réservé à un certain type d'interventions. En ce qui concerne la psychanalyse, j’utiliserais plutôt le bon vieux terme de « suggestion ». La suggestion, comme l’indiquaient déjà en leur temps Bernheim et Delboeuf, peut très bien exercer ses effets en l’absence d’état hypnotique caractérisé.​

 

Si l’on rentre un peu plus dans les détails -- et je parle à présent en tant qu’historien – on voit qu’il y a tout un spectre entre l'hypnose telle que Freud la pratique au départ et la psychanalyse proprement dite. De 1887 à 1892-1893, Freud a cherché à obtenir chez ses patients un somnambulisme profond avec amnésie post-hypnotique. Après cela, il s’est orienté progressivement vers une hypnose plus « légère », selon ses termes. C’est la pratique de la « Druckprozedur », qu’il utilise encore au moment de la théorie de la séduction (1896-1897). Cela consistait à presser sur le front des patients (ce que les anciens magnétiseurs appelaient une « passe ») et à leur demander d’évoquer une idée ou une image. Le plus souvent, on assimile cela à la méthode des associations libres, mais il suffit de lire les lettres que Freud envoie à l’époque à son ami Fliess pour voir que ses patients tombaient souvent dans des états de transe caractérisés. Et quand il décrit pour la première fois sa méthode des associations libres dans L'interprétation des rêves (1900), il indique expressément qu’elle provoque un état psychique proche de l'endormissement ou de l’hypnose. Lui-même admet donc que la différence entre la méthode hypnotique et celle des associations libres n’est pas si tranchée que cela. Au sein de la psychanalyse elle-même, il existe des restes d'hypnose et je veux bien croire que dans certains cas, sur le divan, le patient développe des états qui peuvent être proches d'un état hypnotique léger.

 

Chrysippe : Dans votre ouvrage, vous revenez sur la catégorisation très précise de la phénoménologie de l'hypnose et de l’hystérie par Charcot. Et vous rappelez qu’à l’extérieur de l'école de la Salpêtrière, les manifestations hypnotiques étaient parfois très différentes. C’était notamment le cas chez Bernheim, qui obtenait des manifestations très différentes de ce que décrivait Charcot. On sait maintenant que ​

 

​Charcot induisait en fait des conduites bien particulières chez ses patients hypnotisés, conduites en phase avec ses conceptions de ce à quoi devait ressembler une personne sous hypnose, et les patients se conformaient à ces attentes… Pensez-vous que ce phénomène a pu également exister dans la pratique de Freud ? Autrement dit, dans quelle mesure pensez-vous que Freud pouvait induire chez ses patients des manifestations et des verbalisations conformes aux conceptions du psychisme qui étaient les siennes ? Et, de façon corolaire, pensez-vous que ses patients pouvaient parfois produire ce qu’ils avaient compris qu’il attendait d’eux étant donné ses conceptions singulières des caractéristiques psychiques humaines ?

 

M. B.-J. : Oui, bien sûr, c'est ce qui se passait. Et c'est d'ailleurs ce qui se passe dans toute interaction psychothérapique, quelle qu’elle soit. Le patient « s'accommode », comme disait Delboeuf, aux théories et aux attentes du thérapeute. Et inversement, le thérapeute est conforté par les réponses qu'il obtient et qui viennent « confirmer » sa théorie. Delboeuf a très bien décrit ce processus, que nous décririons aujourd’hui comme une prophétie auto-réalisatrice. Et il l’a fait à propos de l’hypnose de Charcot, justement, au même moment où le jeune Freud élabore ses premières théories en s’inspirant du Maître parisien.
 

Interview réalisée par Elodie Gilliot, 

Frédérique-anne Ray et Vicky schimtt,

finalisée en mai 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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September 16, 2016

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