Epistémologie de la psychanalyse - Partie 1  l'hypnose & la naissance de la psychanalyse chez le jeune freud

 

 

Questions à Mikkel Borch-Jacobsen

A l'occasion de la sortie de son ouvrage : 

Sigmund Freud, L'hypnose : Textes 1886 - 1893 (L'Iconoclaste, 2015)

 

 

Mikkel Borch-Jacobsen est docteur en philosophie et enseigne la littérature comparée à l’Université de Washington (Seattle, USA). Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire et l’anthropologie de la psychologie, de la psychiatrie et des pratiques pharmaceutiques. 

 

 

[Chrysippe]

Votre récent ouvrage relate la pratique de l’hypnose par le jeune Freud. Qu’est-ce qui a amené Freud à s'y intéresser ?

 

[MBJ]

C'est une affaire d'époque. Freud, au début des années 1880, travaille comme assistant de recherche à l’Institut de physiologie d’Ernst von Brücke, où il est formé à un positivisme militant. C’est à ce moment qu’arrive à Vienne un hypnotiseur de scène danois, Carl Hansen, qui provoque un énorme scandale et un grand débat scientifique: s’agit-il de charlatanisme  ou bien de quelque chose de réel ? À l’époque, Freud est d’abord sceptique, mais il côtoie des proches de Brücke comme Ernst Fleischl von Marxow, Josef Breuer et Heinrich Obersteiner qui sont tous très intéressés par le phénomène. Tout comme le physiologiste Rudolf Heidenhain, ils ont une théorie « physiologique » (nous dirions neurologique) de l'hypnose. En gros, ils pensent que l'hypnose correspond à un état psychique cérébral régressif, dans lequel les fonctions primaires du fonctionnement psychique ne sont plus inhibées par les fonctions supérieures. Ces fonctions primaires sont décrites comme des réflexes automatiques, donc inconscients. Pour un certain nombre de scientifiques de l’époque, dont Jean-Martin Charcot, l'hypnose représente ainsi un moyen d'investigation des fonctions cérébrales inconscientes.

On raconte toujours que c'est à Paris, chez Charcot, que Freud a découvert l'hypnose, mais c’est faux. Non seulement l’hypnose était à l’époque un sujet de vives discussions à Vienne, mais il avait dans son entourage des amis qui travaillaient sur ce phénomène. De plus, deux de ses futures patientes, Franziska von Wertheimstein et sans doute aussi Anna von Lieben, étaient déjà allées consulter Charcot à Paris, vraisemblablement sur le conseil de leur médecin, Josef Breuer. Ce n’est donc pas par hasard que le jeune Freud se rend chez Charcot en 1885 pour parfaire sa formation en neuropathologie, car il sait ce qu'il va trouver. Comme tout le monde, il sait que le célèbre « Napoléon des névroses » étudie l’hystérie en plongeant ses patients sous hypnose et c’est bien cela qu’il entend observer de première main, ainsi qu’il le dira d’ailleurs très clairement dans le « Rapport » qu’il rédigera à son retour de Paris.​

Lorsqu’il arrive à Paris à l’automne 1885, l’une des toutes premières leçons à laquelle il assiste à la Salpêtrière porte sur un cas d' « hystérie traumatique ». Il s’agit du cas Charvet, un ouvrier scieur de long qui avait développé une coxalgie (douleur à la hanche) hystérique à la suite d’un accident de travail. Ce cas illustre une théorie que Charcot avait commencé à mettre en avant au printemps précédent. L’idée est que chez une personne « prédisposée » à l'hystérie, un choc physique (accident ou agression) provoque un état psychique semblable à l’hypnose durant lequel les sensations liées au traumatisme s'incrustent à la façon d’une « idée fixe » dans une partie dissociée du psychisme et ne sont plus accessibles au moi conscient, tout en générant de façon réflexe-automatique des paralysies, des anesthésies, des cécités, etc.

Cette présentation de cas et la théorie qui l’accompagnait ont vivement impressionné Freud. On en a la trace dans les lettres qu’il envoie à sa fiancée à cette même date, où il déclare que Charcot est en train de bouleverser toutes ses idées. De fait, c’est là le véritable point de départ de ce qui deviendra plus tard la psychanalyse : l’idée d’une étiologie psychique-traumatique de l’hystérie, sous la forme d’un souvenir inconscient qui provoque des symptômes somatiques que le moi conscient est impuissant à contrôler. Voilà donc pourquoi Freud commence à s'intéresser à l'hypnose. Il y trouve un moyen d'explorer ce que Charcot appelle – déjà ! - « l'inconscient », et aussi – bientôt - un « traitement psychique » de l’hystérie.

 

[Chrysippe]

Vous indiquez dans votre livre que Freud s’est fait « salpêtriser » ?

 

[MBJ]

C'est un terme utilisé par le philosophe-psychologue-mathématicien belge Joseph Delboeuf, qui vient à Paris visiter Charcot exactement au même moment où Freud y réside, même s’il ne semble pas que les deux se soient rencontrés à cette occasion. Delboeuf, contrairement à Freud, est tout de suite sceptique face à ce qu’il observe à la Salpêtrière. Il pense que les phénomènes hystériques étudiés  sous hypnose par Charcot sont le fruit d’une « complaisance » plus ou moins inconsciente du côté des patients et d’une « suggestion » plus ou moins involontaire du côté de l’expérimentateur. On voit très bien comment certains, à l’époque, sont fascinés, « salpêtrisés » par les expériences hypnotiques de Charcot, tandis que d'autres restent largement incrédules. C’est le début de la fameuse controverse entre l’« Ecole de la Salpêtrière », dont Freud fait maintenant partie, et l’ « Ecole de Nancy » d’Hippolyte Bernheim, à laquelle se rattache Delboeuf.

 

[Chrysippe]

Quelle utilisation Freud fait-il ensuite de l’hypnose dans le cadre de sa pratique en développement ?

 

[MBJ]

Freud commence à pratiquer l’hypnose à des fins thérapeutiques dès l’automne 1887, si ce n’est avant. On dit d’ordinaire qu’il a d’abord utilisé l’hypnose pour suggérer la disparition des symptômes, comme le faisaient les tenants de l’Ecole de Nancy. Or c’est seulement deux ans plus tard que Freud se rendra à Nancy pour parfaire sa technique auprès de Bernheim et d’Ambroise Liébeault. En réalité, comme le montre l’article « Hystérie », Freud a d’entrée de jeu utilisé l’hypnose pour accéder à la partie dissociée du psychisme et retrouver l’ « idée fixe » traumatique dont parlait Charcot. Dans « Hystérie » il parle à ce propos de « la méthode utilisée par Josef Breuer », ce qui est évidemment une allusion au traitement de Bertha Pappenheim (alias « Anna O. »), qui avait eu lieu en 1880-1882. Mais Breuer avait utilisé les états auto-hypnotiques de Bertha Pappenheim pour lui faire se remémorer les événements et « fantaisies » qui avaient déclenché ses symptômes. Freud, lui, plonge ses patients hystériques en hypnose pour effacer le souvenir traumatique, pour en suggérer l’oubli, en s’inspirant très vraisemblablement d’une méthode utilisée par Delboeuf en 1887. C’est ce qu’il appelle à l’époque le « traitement causal » de l’hystérie, qu’il distingue favorablement du traitement purement symptomatique de Bernheim. Ce n’est qu’à l’automne 1892 qu’il décide de ne plus chercher à faire oublier le traumatisme à ses patients, mais au contraire à le ramener à la conscience – ce qui correspond à ce qu’on appelle d’habitude la « méthode cathartique ».

Pendant cinq ans, de la fin 1887 à l’automne 1892, Freud a donc pratiqué l’hypnose pour « dé-suggérer » et « extirper » (ce sont ses termes) les souvenirs traumatiques de ses patients. La technique qu’il utilisait était extrêmement directive, très « mécanique », tout comme celle de Charcot et des hypnotiseurs de scène comme Carl Hansen. Le plus souvent, il demandait à ses patients de fixer du regard son doigt ou quelque objet brillant, ce qui était censé provoquer chez la personne une catalepsie, c’est-à-dire un état de rigidité musculaire durant lequel le sujet est réduit à l’état d’automate entre les mains de l’hypnotiseur. L’objectif était d’obtenir ensuite l’état dit « somnambulique », durant lequel le sujet répond de façon intelligente aux ​

​suggestions verbales de l’hypnotiseur et dont il est censé se réveiller en ayant complètement oublié ce qui s’est passé durant l’hypnose. C’est sur cette soi-disant amnésie post-hypnotique que Freud tablait pour faire oublier leurs « idées fixes » à ses patients ou encore pour leur faire exécuter des suggestions post-hypnotiques, comme on le voit par exemple dans le cas « Emmy von N. » (de son vrai nom Fanny Moser) des Etudes sur l’hystérie.

 

[Chrysippe]

Est-ce que vous voulez dire que vous ne croyez pas que ces amnésies post-hypnotiques apparaissaient naturellement, mais qu'elles étaient en fait suggérées ?

 

[MBJ]

L’amnésie post-hypnotique est un mythe hérité de l’ancienne possession démoniaque. L’hypnotisé, tout comme le possédé, est censé ne plus savoir ce qu’il a dit ou fait durant son état second, puisqu’il n’était pas « lui-même ». Il est clair que cette amnésie post-hypnotique était implicitement suggérée par le dispositif hypnotique de l’époque, car Bernheim et Delboeuf feront des expériences très simples montrant que le sujet se souvient très bien de ce qui s’est passé durant l’état hypnotique si on le lui demande – c’est-à-dire si on le lui « suggère ». Les fameuses suggestions post-hypnotiques ne sont si étonnantes que parce qu’on admet que le sujet ne se souvient pas de la suggestion qui lui a été faite. En fait, une fois réveillé, il sait ce qu'il faut faire et il obéit, en se prêtant au jeu. C’est aussi simple que ça.

Il suffit de lire entre les lignes des récits de cas écrits par Freud à l’époque pour voir que ses patients se souvenaient de ce qui s’était dit durant l’hypnose. Loin d’être de purs automates psychiques, il leur arrivait même de broder sur les suggestions post-hypnotiques que leur faisait Freud. Voyez le « Cas de guérison par l’hypnose » que Freud publie fin 1892-début 1893. Comme j’ai pu l’établir, la patiente en question n’est autre que la propre femme de Freud, Martha Bernays. Elle avait du mal à allaiter ses nouveau-nés et n’arrivait plus à ingérer de la  nourriture. Freud la met alors sous hypnose et lui dit : « Quand vous vous réveillerez, vous allez réclamer de la nourriture, vous allez dire ‘Qu'est-ce que c’est que cette histoire, on ne me donne pas assez à manger, on veut m'affamer’, etc. ». Et effectivement, quand elle se réveille elle fait un scandale, hurle sur son mari et sa mère, et finit par manger de bel appétit. On voit bien qu’en fait la suggestion hypnotique de son mari était tout simplement une invitation (ou une autorisation) à se laisser aller à quelque chose qu’elle ne pouvait probablement pas exprimer de façon ordinaire.

 

[Chrysippe]

Pensez-vous que la psychanalyse postfreudienne a sous-estimé l'intérêt, très fort, du jeune Freud pour l'hypnose et la suggestion?

 

[MBJ]

Je dirais qu’elle l'a tout simplement oublié. Freud lui même admettait, bien sûr, que la psychanalyse était issue de l'hypnose, mais il ajoutait toujours que la psychanalyse proprement dite avait débuté du jour où il l’avait définitivement abandonnée. Il a ainsi induit chez tout le monde l’idée d’une sorte de coupure épistémologique entre l’hypnose et la psychanalyse. Tout ce qui venait avant la théorie de la séduction en 1896-97 était censé appartenir à la « préhistoire » de la psychanalyse. L’hypnose, du coup, a longtemps été considérée comme une technique datée et obsolète, tout juste digne d’un intérêt antiquaire, historien. C’est ce qui fait que les textes consacrés par Freud à la question de l’hypnose et de la suggestion n’ont tout simplement plus été lus. Sans aller jusqu’à parler de refoulement, il est clair que ces textes et toute l’histoire qu’ils représentent sont tombés dans les ténèbres extérieures de la psychanalyse. Il a fallu attendre Henri Ellenberger et le tandem Léon Chertok-Raymond de Saussure pour qu’on commence à se dire que cette soi-disant « préhistoire » ne pouvait pas être évacuée de la sorte et faisait partie intégrante de la genèse de la psychanalyse.

 

[Chrysippe]

A la lecture de votre ouvrage, on a l'impression que les patients et médecins de cette époque appartiennent essentiellement au même milieu social, celui de la haute société viennoise, milieu auquel le jeune Freud voulait absolument s'intégrer. Pensez-vous que cette volonté d'intégration ait pu influencer sa pratique ?

 

[MBJ]

Je dirais plutôt que ce milieu a fourni le contexte social de sa pratique. Quand Freud ouvre son cabinet après son séjour chez Charcot, il est immédiatement recommandé pas son mentor Breuer auprès des familles de la très grande bourgeoisie juive de Vienne dont il est le médecin – les Gomperz, les von Wertheimstein, les von Lieben. N’oublions pas que lorsque Freud rentre à Vienne, il se présente comme un disciple de Charcot. Or il se retrouve face à des patientes (au féminin, car il s’agit essentiellement de femmes) qui souffrent de troubles nerveux qui ne ressemblent pas du tout à ce qu’il a pu voir à la Salpêtrière. Non seulement elles ne présentent pas les spectaculaires attaques et paralysies des patients de Charcot, mais ce sont de grandes dames, très intelligentes, extraordinairement cultivées. Franziska von Wertheimstein, par exemple, anime l’un des salons littéraires les plus courus de Vienne avec sa mère Josephine. Anna von Lieben écrit des poèmes. Elise Gomperz traduit John Stuart Mill pour l’édition des œuvres complètes dirigée par son mari, le philosophe Theodor Gomperz. Le jeune docteur Freud ne peut évidemment pas se permettre de traiter ces dames comme Charcot le faisait avec les pauvres ouvrières qui aboutissaient à l’Hospice de la Salpêtrière. Il a affaire à des personnes, qui, même sous hypnose, continuent à tenir des discours tout a fait cohérents.

Prenez la baronne Anna von Lieben, qui est sa patiente la plus importante à l’époque. ​

​Elle était connue pour être très witzig, très spirituelle, et elle faisait toutes sortes de mots d'esprit à propos de ses symptômes. Ainsi, alors qu’elle a une hallucination dans laquelle elle voit Breuer et Freud pendus à un arbre, elle déclare : « C’est parce que vous avez tous deux refusé de me donner de la morphine. L'un est bien le pendant de l'autre ! » (en français, car la baronne parle couramment plusieurs langues). Ou encore, concernant une névralgie faciale: « C'est parce que j'ai reçu cette insulte comme un coup sur le visage ».

C'est cela qui donnera à Freud l'idée que les symptômes de l'hystérie sont une « symbolisation » du trauma, une sorte de métaphore ou conversion somatique de l’  « idée fixe » inconsciente. C'est le début de la pratique interprétative de Freud. Désormais, il interprétera les symptômes et les rêves de ses patients comme des rébus, des calembours, des traits d'esprit – et finira, bien sûr, par écrire un livre entier sur les mots d’esprit. Tout cela à cause de la baronne von Lieben !

 

[Chrysippe]

Pensez-vous donc que si Freud avait commencé à exercer non pas auprès de personnes fortunées et cultivées, mais auprès d’ouvriers par exemple, il n’aurait pas développé cette interprétation singulière des symptômes somatiques de l’hystérie ?

 

[MBJ]

Je le pense, oui. Il aurait probablement continué à faire ce que faisait Charcot, dont la pratique hospitalière était très autoritaire, très peu « intellectualisante ».

On observe ici un fort marquage social de la psychanalyse, qui est d’ailleurs toujours d’actualité. Dès le départ, la psychanalyse (déjà sous sa forme hypnotique) a été une thérapie pour gens fortunés et cultivés. Il fallait être très riche pour se permettre des traitements au long cours comme ceux de Freud. Pensez donc, Freud venait voir Anna von Lieben dans son palais en moyenne deux fois par jour, et cela a duré six ans comme cela ! Le traitement de sa tante Elise Gomperz était moins intense, mais il s’est quand même étendu sur huit ans. D’entrée de jeu, les dames von Lieben et Gomperz ont donné le ton de ce qui allait devenir la psychanalyse. Si le jeune Freud n’avait pas été immédiatement propulsé dans ce milieu très particulier de l’aristocratie juive assimilée, la psychanalyse aurait très certainement pris une tout autre forme. Peut-être ne serait-elle jamais née !

 

 

 

 

Interview réalisée par Elodie Gilliot, 

Frédérique-anne Ray et vicky schimtt,

finalisée en mars 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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September 16, 2016

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